Les colères ne sont pas toujours celles que l'on croit.Il avait insisté pour prendre le grand taxi de Casa. A Oulad Ziane, il a tranquillement grillé une cigarette contre un poteau en regardant deux pouilleux en haillons s'entre-déchirer pour une moitié de pain au
hrour.
J'aurais pu être
ça, mais je ne le suis pas.
Le chauffeur de taxi avait une marque sur le front et une barbe jusqu'au milieu du ventre, un ventre bedonnant voyant en dessous du qmis blanc. En fumant une seconde cigarette, l'étranger a regardé les orteils du barbu, énormes et sales, émergeant de sandales marron d'un cuir douteux, rafistolées sur le côté au fil et à l'aiguille.
Il se souvint d'une paire de sandales en platique blanches que la vieille recousait chaque été pour qu'il puisse aller à la plage d'El Jadida. Avec ses trois cousins, ils passaient des journées dans les rochers à chercher des moules, des oursins, des crevettes,des crabes, à plonger dans le sable, s'en recouvrir puis détaler comme des lapins en direction de l'eau. C'étaient peut-être ses seuls joyeux souvenirs d'enfance. Lorsqu'il était temps de retourner au douar, il avalait sa salive, mettait ses affaires dans un sachet en plastique et attendait Hamid à la station.
Il aurait pu payer deux places au lieu d'une et être confortablement assis à l'avant, à côté du gros barbu, mais quelque chose le rendait plus enclin à être serré, se cognant le crâne à chaque fossé, chaque dos d'âne contre le toit de la Mercedes 240D d'un jaune pipi assez amusant. Le bonhomme assis entre lui et le chauffeur puait des aisselles et l'étranger collait son visage contre la vitre, pour penser à autre chose.
Il aurait pu ne pas rentrer, il aurait pu rester à Barize, à son petit quartier où tout le monde le connaît sans le connaître. C'est comme un homme à qui on refait son casier judiciaire ou une fille qui se fait recoudre l'hymen. Tu es intact, neuf. Personne ne sait où t'as grandi, ce que tu bouffais pour le dîner, si tu bouffais au dîner et si des petits garçons de ton âge s'amusaient à te coincer dans les broussailles pour te fourrer un bâton dans le derrière.
T'arrives avec tes petites affaires, tu ramènes une nouvelle personnalité si tu veux, tu es ce que tu veux, tu montres ce que tu veux montrer, y a pas de "c'est le fils des Aït Afelman" ou "c'est le neveu de Houcine skaïri". Houcine, le jeune frère à la vieille, était là quand au eïd kbir, l'étranger, à 13 ans, a dit: "moi, quand je prends mon bac, je vais aller vivre en France". Houcine avait éclaté de rire et les tripes cuminées lui pendaient dans la bouche et avait dit: "nta, nta si tu arrives à aller en France, viens me cracher à la gueule".
C'était juste ça mais c'était assez. Les gosses n'oublient jamais la hogra. Elle les suit toute la vie comme les cicatrices de chutes et de varicelle.
Une fois au village, l'étranger prit son sac et le sentier bordé de cactus. Aujourd'hui, il ne se sent pas chez lui. C'est simple, on peut se sentir étranger partout. Il marche dans le petit sentier sablonneux avec tellement de choses dans la tête qu'il a l'impression qu'il n'y a qu'un courant d'air, et toute la sueur du midi. Tranquillement, il frappe du poing à la porte verte rouillée d'une baraque à moitié construite sur le bord du chemin vers la maison de la vieille. Il attend, le temps que Houcine se ramasse et aille ouvrir la porte. Ses cheveux étaient tous gris et il avait encore perdu une dent de devant.
Houcine regardait son neveu, un peu éberlué, un peu saoûl un vendredi à 13h. L'étranger prit son temps et lança doucement, comme une caresse: "
ou daba, nedfel alik?"