J'ai envie de parler d'amour. Dieu m'envoie des fantômes de toi dans des lieux improbables, peut-être pour tester ma capacité d'endurance en ce sacré mois. Je secoue la tête sans raison. C'est peut-être l'hypoglycémie qui cause des hallucinations en plein jour. Dans le recoin d'une administration, un gros sachet en plastique noir s'est transformé dans mes yeux en un homme en djellaba foncée, tournant son dos au monde. Avant, je pensais que c'était une question de naissance, ou de premières années: on est ou on n'est pas heureux de vivre. On est ou on n'est pas bon. Il n'y a que deux races d'humains dans le monde. Je me disais qu'il ne fallait pas faire d'efforts avec ceux qui n'en font pas pour être "bons". Quelle idée idiote. Je pense réellement qu'il faut arrêter de faire lire aux enfants des contes avec des morales à la fin. On se retrouve un peu déséquilibrés face à la réalité, plus tard. J'ai toujours en tête le visage de Raouf en pensant à ça. Raouf, c'est la bonhommie incarnée, le mec qui vous donne envie de prendre le train tant sa sympathie et son sérieux sont une fierté pour l'ONCF. Il vous sourie en vous poinçonnant votre ticket, il met du déodorant en été. C'est un "mardi", un mec bien, un mari idéal, si ce n'était son salaire bien sûr.
Raouf, c'est le mec qui n'aime pas les injustices, mais qui ne se plaint pas.
Un jour, en faisant sa ronde dans le train, à l'affût de clandestins, il découvrit deux gosses, des adolescents, qui avaient embarqué à Mohammédia et s'étaient accrochés à l'arrière du dernier wagon, espérant un voyage gratuit jusqu'à Rabat. Lorsque Raouf les vit, il montra son visage le plus sévère. Les gosses, le visage collé à la vitre, les vêtements presque arrachés par le vent, faisaient signe à Raouf de les épargner, les clandestins recevraient des raclées inoubliables de certains contrôleurs incrontrôlés. Il se passa un moment ainsi, Raouf menaçant d'ouvrir la porte, les enfants suppliants sous le regard d'un cheminot qui fumait en souriant, le tout dans la cacophonie de la locomotive. Raouf finit par éclater de rire à la vue de toutes ces supplications. Arrivés à Bouznika, ils durent attendre l'arrêt complet du train. Raouf ouvrit la porte et leur dit qu'ils pouvaient filer de l'autre côté. Au moment où les enfants commencèrent à courir vers la gare, en se retournant pour sourire à Raouf, ils furent fauchés par un train venant dans l'autre sens.
La vie de Raouf bascula. Je ne saurai dire si la fracture se comblera un jour. Tout ce que je peux dire, c'est que Raouf ne sourie plus. Il a basculé dans l'autre race, celle de ceux qui ne sont pas heureux de vivre, alors qu'il était né dans celle des prétendus "bons", ceux qui font des faveurs qui arrachent des vies. J'espère qu'il a des hallucinations comme moi, pour voir l'amour quelque part, à nouveau, même dans un sac en plastique noir.