En sortant du train, le pas pressé et l'échine courbée devant le vent du matin, je me suis trouvée face à face avec un sosie de mon cousin Yousr.
J'ai encore trois photos de nous bébés, dans la même baignoire orange, avec nos peaux rosées et douces, nos deux dents visibles à l'éclat de rire, conversant dans un langage incompréhensible et si évident. Dans la photo, la main d'une dame, penchée sur nous. Je ne sais pas qui ça peut être. Ma mère. La sienne. A l'époque, ça ne faisait aucune différence.
Yousr et moi n'avions que quelques mois de différence. Des presque-jumeaux. Le même niveau d'études. Il vivait à Salé, moi à Rabat. Les weekends, je sais qu'on va se voir, réviser ensemble, parler du dernier épisode du Captain Majid, prendre le goûter ensemble, se courir après dans le jardin, jouer avec le chien, aux raquettes, au foot, boire beaucoup de soda, faire de la bicyclette, escalader le mur de ma chambre et sauter du plafond sur mon lit, échapper à une de nos mères nous courant après avec un balai, nous traitant de tous les noms de zoizos non-domestiqués, suer, salir nos pantalons, faire face au monstre qui se cache dans les entrailles de la cave puis remonter les escaliers en criant de terreur, énerver Madé à force de courir derrière elle, s'effondrer sur le tapis et faire L'Homme de Vitruve en parlant de nos amourettes de l'école primaire.
Tout ça m'est revenu alors que je continuais de marcher dans la gare, en une fraction de seconde, en 35 mm, en slow motion. Toutes ces images, ces couleurs, ces sons étaient emmagasinés quelque part dans mon disque dur, en fichier caché et verrouillé.
Je ne l'ai pas revu depuis l'année du bac. J'ai entendu dire qu'il avait fait de la théologie, qu'il porte une barbe, qu'on l'appelle le
fqih maintenant. Je me demande s'il me prendrait dans ses bras si je le croisais dans une rue aujourd'hui. Sûrement pas. Et moi, traverserai-je le canyon qui nous sépare désormais, pour le prendre dans les miens?