L'aéroport, tous les aéroports, agissent sur moi comme un oignon géant.
C'est simple: une fois dans le lobby des arrivées, je m'empêche de regarder les gens. Je trace, poussant mon chariot, scannant l'entourage, à la recherche de la figure aimée qui m'attend.
Mais cette fois-ci, je me suis faite avoir: c'était moi qui attendais.
Je déteste ce rôle. Mais je n'avais pas le choix. Alors, pendant une heure, me voilà à scruter la porte automatique d'où sortent à tour de rôle des jeunes, des vieux, des obèses, des rachitiques, des chauves, des ninjas, des pélerins, etc.
Les pélerins sont ma catégorie préférée bien entendu. Pour les accueillir, non pas un, deux, mais au moins dix personnes. Lorsqu'ils arrivent, comme des anges éclatants, le corps fatigué, l'âme apaisée, l'auréole presque tamponnée sur le visage, c'est une distribution gratuite de baraka dans l'aérogare. J'idéalise, ne m'en voulez pas. Images des grands-parents incrustées à vie. Leur odeur aussi.
Le temps passe. Un gosse me tourne autour. Enfin, ils sont deux. L'un est tout petit, mignon, la coupe de cheveux d'une pub pour shampoing. Son frère est plus âgé, plutôt laid, porte des lunettes. Une injustice par famille est déjà insupportable. Mais lorsque le petit récolte tous les câlins paternels, c'est criminel.
Les familles éclatées provoquent des larmes immédiates. La jeune maman courant vers son bébé m'a assassinée à bout portant. Depuis combien de temps ne l'a-t-elle pas vu? Peut-être une heure. Peut-être trois jours, un mois. Qu'importe. Une séparation est une séparation.
La vue de ces êtres dont tout était dépeuplé jusqu'à ce triste hall m'achève. Comme une émission de société qui déshabille les misères des uns et des autres et dont certains se saoûlent à longueur de journée, ce sont autant de tranches de vie recomposées dans trente mètres carrés.
Le temps passe. On guette une ombre, une valise rose qu'on aperçoit lorsque la porte automatique s'écarte pour un policier, une file au loin. L'être aimé est toujours dans les intestins de la bête. Les êtres aimés des uns et des autres arrivent. Et lorsqu'ils sont là, plus rien ne compte, ni le ridicule des cris, des gestes, ni l'état de fatigue, les cheveux emmêlés, le mascara qui coule. Et ces retrouvailles toutes pudiques tricotées au silence, ces enlacements puissants mais courts, donnent toute leur valeur à ces attentes individuelles pénibles et libératrices. Que moi-même, j'ai connu.