
Tous les jours, je vais m'asseoir à la terrasse de la maison qui n'est pas la mienne.
Je la désire de toute mon âme. Même si je le voulais, je n'en aurais pas imaginé une aussi jolie.
C'était un coup de coeur. Ca l'est toujours. Un amour d'enfance ne s'éteint pas devant mille aventures de feu. Alors j'attends que vienne le moment de me consumer entre ses murs. J'attends, ça viendra. Un amour ne s'efface pas, tout court.
Tous les jours, je regarde à droite, à gauche, traverse la
rue, tends une main sûre vers la serrure du portillon, comme un amant vers le bouton de sa rose. C'est ma délivrance que j'inaugure. Je traverse le garage, mes pieds ne touchant pas terre, la bouche ouverte, pour faire entrer deux fois plus d'air: celui qui rajoute des secondes à ma vie; j'en suis convaincue.
La terrasse est mon point faible, le moteur de tous mes fantasmes. Dangereusement hallucinogène. Je vois des transats blancs. Je caresse un labrador sable imaginaire. Je sirote une citronnade qui n'existe que dans ma tête (j'en salive). Je planifie une sieste dans mon hamac du Costa Rica. Car ma terrasse a un arbre qui date de mes rêves, donc vieux. Je réfléchis à repeindre, satanée humidité. Je songe au prochain barbecue. Je m'oublie dans la vue, qui a été inventée dans cet objectif: faire des secondes des années, des siècles de dialogue ininterrompu avec mes soeurs les vagues. Aussi chevelues que moi, juste plus courageuses pour se cogner la cabesita contre de bien durs rochers. Je vois un bonheur justifié par ce toit rouge comme ma rage. Une khayma pour une pèlerine en soif d'aires de repos sur une autoroute sans panneaux. Une pelouse qu'on envie à des imbéciles aveugles, puisqu'ils ne voient pas que leur bonheur est juste là, dans un pré bleu-gris, où je me noie à déraison.