On revenait de la
pause-déj en "
restau d'entreprise". Il était environ 1415. Soleil de plomb. Trop de soude dans l'estomac et aucune envie de digérer à courir après les "personnages principaux". Toujours est-il. Arrivés au bout de la rue de "l'endroit", la
foule saute aux yeux. C'est un incendie, je dis. Non, une bagarre, il dit.
Sûrement un accident, lance l'autre. L'autre a souvent raison. C'était
hélas le cas cette
fois encore. Impossible de traverser la
foule compacte en voiture. On descend. Dans ma curiosité par
fois inutile, je me
fraie un
chemin entre ados boutonneux et adultes
hystériques. L'accident: 6 jeunes dans une bagnole de location. Deux garçons à l'avant, quatre
filles derrière. Le conducteur -en état d'ébriété nous a-t-on dit- roulait bien trop vite (120 nous a-t-on assuré). Il a voulu doubler à droite et n'avait pas prévu une semi-remorque garée en
face. La voiture a
fini sous le camion. Je répète: SOUS.
Sur le coup, une
fille est morte. Je revois ses
cheveux qui pendaient. Et sa main tendue à je ne sais quoi. Elle est restée coincée dans la voiture. Les pompiers ont du scier la
tôle pour la
faire sortir.
Les autres passagers ont été évacués par les témoins de l'accident. Tous saignaient. Le garçon du siège passager avait la veine jugulaire coupée. Il est mort quelque temps après, suivi par une seconde
fille puis la troisième. Miracle: l'ambulance n'a pas mis cinq minutes à arriver. Le secteur a été quadrillé en un temps record. Les curieux augmentaient à la seconde. J'ai toujours cette impression que les Marocains sont avides de sang.
Que foutaient 4 filles (adolescentes) à l'arrière de cette voiture de location? Où
allaient-elles? Qui étaient-elles? Dix milliards de questions fourmillaient dans ma tête alors que je regardais le bain de sang s'écouler dans le caniveau. Mon cameraman est
anté par les images de la cervelle de la dernière fille que je n'ai pas pu subir.
Les gars de la protection civile ont longtemps
fait couler l'eau pour
faire disparaître les traces de sang. Notre
OPS a dit: "c'est pour éviter que des femmes récupèrent le sang pour de la magie noire". Ma nausée n'a pas disparu depuis. La route tue. Des êtres dans la
fleur de l'âge. Et des
fleurs tout court.
Un jour, ils ont érigé une tente
caïdale sur les abords de la ceinture verte de Rabat. C'était pour l'inauguration de la "troisième voie". Celle de l'autoroute s'entend. Ô joie. Quelqu'un s'est rendu compte que deux
lanes de Rabat à Casa équivalait en heure de pointe, c'est-à-dire tout le temps, à une crise de nerfs automatique pour les
navettistes. Ils ont
choisi l'extension de la route par le milieu. Des hommes ont brisé les
branches,
énergétiquement. Des femmes les récupéraient parois, sûrement pour le
chauffage. Maintenant, les
trax ratissent les leurs par brassées tous les jours.
Si impatiente que je suis de voir la route s'élargir, je suis attristée par la vue de ces tonnes de mimosas
fauchés -si j'ose dire- pour une carrière de fumier. Sur ma route solitaire désormais, un océan de béton et juste des souvenirs de mimosas.