J'ai quitté Marrakech samedi soir, en pleine clôture du festival, rêvant de passer la nuit chez moi. Le train était presque vide. Dans mon compartiment: un Allemand, qui a attendu de s'assurer que j'étais une personne "civilisée" avant de m'adresser la parole. Je comprendrai plus tard pourquoi.
Appellons-le Duke. Duke est ingénieur dans une entreprise spécialisée dans la construction de zones portuaires, à Hamburg. Un jour, on lui annonce qu'il faut aller à Casablanca faire une évaluation de la filiale locale et discuter du calendrier des futurs projets. Duke prend l'avion pour la première fois vers l'Afrique. Arrivé à l'aéroport, il cherche un guichet bancaire pour retirer de l'argent. Il se disait que ce serait plus facile que de retirer de l'argent en Allemagne puis de faire le change, etc. A l'aéroport, on lui annonce qu'il n'existe pas de guichets de retrait et qu'il fallait simplement ramener son argent avec lui. "Un aéroport sans ATM! Woah!"
Leçon n°1: ne jamais, jamais voyager sans liquideLe lendemain, Duke se présente à l'entreprise en question. "Bonjour! Je suis Duke, je suis venu pour..." "Ah, lui rétorque le DG, un marocain très pressé, c'est sympathique que vous soyiez là, malheureusement je n'aurai pas le temps de vous voir cette semaine, je suis extrêmement occupé. Vous ne voulez pas attendre que je vienne en Allemagne dans deux semaines? Profitez de votre séjour au Maroc, voyez du pays. Aurevoir!"
Leçon n°2: une nouvelle culture, c'est également une différente culture du travailDuke est logé au confortable Hyatt. "Chouette, en plein centre ville, je vais pouvoir me balader!".
Il met un peu d'argent dans la poche de son jean puis descend l'avenue en direction des bazars. Assailli par les mendiants, il tente tant bien que mal de jeter un oeil aux souvenirs, sa fille lui réclamant une figurine de chameau. Deux hommes l'empoignent de part et d'autre et l'immobilisent, le temps de plonger leurs mains dans ses poches, comme ça, en plein après-midi, en ville! Duke, en grand costaud, se défend, pousse l'un, attrape l'autre et le force à le suivre au poste de police de l'autre côté de la rue. Il ne parle pas français et a un mal fou à expliquer ce qui s'est passé aux officiers de police, qui considèrent que "y a pas de mal, rien n'a été volé en fin de compte". En retraversant la rue, Duke assiste à un horrible spectacle: deux mendiants renversés par un camion, à deux pas de lui. "L'ambulance a mis une éternité à arriver!" Non? T'es sûr Duke?
Leçon n°3: parfois, il vaut mieux bronzer idiot que de "découvrir le pays"Duke prend le train pour Marrakech, l'incontournable, selon son guide à 4,75 euros. La ville est peuplée d'étrangers, les monuments photographiables à souhait. Le soir, il demande à son concierge un bar qu'il recommanderait à proximité. Il y commande une bière et à peine celle-ci servie que deux jeunes filles, "maximum 17 ans", l'accostent et lui demandent de leur offrir un verre, ce qu'il refuse immédiatement. "Chez nous, ça ne se fait pas de demander comme ça". Les jeunes filles insistent, Duke est fâché et leur répète: "I have a girlfriend in Germany", ce à quoi les minettes répondent: "it's OK, we want to go with you in the bed". Duke paye sa bière et rentre dormir (je rapporte seulement ce qu'il m'a dit hein!)
Leçon n°4: un blond seul dans un bar, ça peut prêter à confusionDuke a été invité par son ami Saïd à venir manger un "vrai repas traditionnel". Saïd a noté l'addresse sur un petit bout de papier. Duke prend un taxi et lui montre l'addresse. Le taximan refuse obstinément de mettre le compteur en répétant que "c'est pas loin, ne vous inquiétez pas monsieur". Il roula longtemps. Il largua Duke à l'entrée d'un kariane en lui réclamant 50 Dh. Duke n'avait jamais vu un bidonville de sa vie. Il appela Saïd qui dût venir le chercher.
Le repas était grandiose, les gens "very very friendly and so nice".
Saïd lui présente un ami à lui, qui tient absolument à dire à Duke combien il respecte Hitler, ce "grand homme d'Etat qui a su donner aux Juifs ce qu'ils méritent". Duke tombe des nues, ne sait même pas quoi répondre. J'ai honte. J'explique qu'on peut tomber sur des imbéciles partout. Et des ignorants aussi. Je lui raconte ma dernière aventure à Frankfurt. On rit, on commente le mandat d'Angela Merkel, il me parle de son enfance, en Allemagne de l'Est. Arrivé à la gare de l'Oasis, il serre mes deux mains en me remerciant de cette précieuse discussion "qui lui a expliqué beaucoup de choses". Il m'a dit: "I'm keeping very good memories of your country, despite everything".
Leçon n°5: Qallik Maroc 2010!