P.N. 250
Nous avons entendu un bruit semblable à celui de pierres jetées contre les roues, sous le train de 9h00 ce matin. Nous étions entre Mohammédia et Aïn Sbaâ, zone bâtarde, semi-urbaine mais si campagnarde. Des vaches. Des écoliers en bottes de caoutchouc bleues. Un soleil timide. Des restes de brouillard. L'odeur de Nescafé dans le wagon. Des petites maisons. De grosses paraboles. Le train s'est arrêté. Une minute, puis deux. Puis cinq. Puis les gens se sont levés pour voir ailleurs s'ils y sont. "Un mec s'est suicidé", a lancé un bonhomme aux yeux bleus. Le bruit, c'était ses os broyés. Le temps que le train s'arrête, ce qui restait du corps était déjà à 700 mètres derrière. Il fallait que les contrôleurs y retournent. Il fallait qu'on applique la procédure, que quelqu'un reste à côté. Les minutes passaient, les personnalités des passagers se sont révélées. Il y a l'empathique, le pragmatique, l'analyste. "Ah mais le suicide est devenu si courant de nos jours". "Le pauvre...la misère pousse à tout de nos jours". Il y avait le spécialiste: "certains conducteurs de train ont a leur actif des douzaines de morts de cette façon".
Mon voisin se décida après un moment à retirer les écouteurs de son i-pod. "Qu'est ce qui se passe?" -"Un gars s'est jeté au devant du train". -"Ah."
Certains ont fumé leur cigarette à l'extérieur. Je n'arrive plus à poursuivre ma lecture d'une délicieuse interview de Gad El maleh et d'Audrey Tautou. J'ai la chair de poule. Qui est ce type? Pourquoi aujourd'hui? Pourquoi ce train? Pourquoi le train? Où a-t-il passé la nuit? Avait-il faim? A-t-il tripoté les seins de sa cousine lorsqu'ils étaient petits? Qui va le reconnaître? Et quand? Et comment? Est-ce que quelqu'un va le pleurer?
Le train redémarre. Nous sommes très en retard. On laisse un contrôleur derrière, qui n'a pas demandé à être là.
“The light at the end of the tunnel is just the light of an oncoming train.” Robert Lowell