Ce matin, dans la voiture, les informations sur Medi1 me rappellent qu'aujourd'hui, c'était le début des épreuves du bac pour 300.000 Marocains. Le journaliste soulignait que nous avions beaucoup moins de candidats qu'en Algérie et proportionnellement moins qu'en Tunisie. "Nous sommes tellement à la traîne", a lancé, avec dépit, mon analyste préféré.
Le bac...J'ai eu le coeur serré un moment, pas par nostalgie, mais par solidarité avec ces milliers de jeunes qui allaient suer de l'encre aujourd'hui. Qui sont-ils? Ont-ils peur? Sont-ils stressés? Vont-ils tricher? Est-ce que c'est important pour eux? Que vont-ils faire s'ils l'ont? Combien d'entre eux soutiennent mordicus que leur avenir est ailleurs, de l'autre côté de la mer, ou de l'océan? Combien sont complètement paumés? Combien pleurent à l'idée de pourrir en fac? Combien vont être forcés de partir dans une direction ou une autre? Combien vont saigner leurs familles à blanc pour s'inscrire en école privée? Sur combien d'entre eux va-t-on pouvoir compter?
En 98, je ne me posais pas tellement de questions. C'était le bac, mais une année comme les autres, question coefficients. Les cours étaient franchement faciles, il n'y avait pas de (mal)chance de rater quoi que ce soit.
En 98, tout ce que je savais, c'était que je voulais faire une école de cinéma.
En 98, le bac était le SMIG culturel, comme on disait. Une formalité de passage. Un tampon "accepted" dans l'hémisphère des adultes, un affranchissement du status de gosse de lycée.
En 98, je m'enfermais dans ma chambre pendant des heures, simulant l'attitude studieuse. Je mettais la TV en mode mute. Je suivais avidement la Coupe du Monde, je n'arrivais à me concentrer sur rien. Mes yeux étaient fixés sur les Azzurri dans leurs lycras bleus moulants. Vieri, Inzaghi, Toldo, Baggio, Del Piero. Ces demi-dieux m'offraient une sorte de best-of du calcio. Quelle déception que leur élimination!
C'étaient les derniers jours de
Madé. Elle allait mal. Elle baissait les bras. Elle avait glissé, dans la salle de bain je crois. S'était cassée le fémur. Le docteur a dit que c'était trop dangereux de l'opérer. Ca l'a tuée lentement, d'être clouée au lit. Elle perdait la tête, la notion du temps. Elle m'appelait, me confondait avec Béa, me demandait de l'aider à mettre ses sandales. Comment lui expliquer que non, personne ne passe la prendre pour aller pique-niquer; que P.G. est mort, il y a longtemps. Les autres aussi. L'impuissance. J'étais la jeunesse impuissante. Impuissante à pleurer.
C'était sûrement l'épreuve la plus mémorable du bac. Je garde mon brouillon des épreuves de philo et de français. Le reste est dans le tiroir des souvenirs incolores, inodores et indolores. Et c'est tant mieux. Bonne chance, les SMIGards, d'ici et d'ailleurs.