Sur la route pour L.A, je demandai innocemment à Joëlle quel était le sujet de son reportage, pour lequel elle a requis mes "talents" de camerawoman. Elle me répondit le plus normalement du monde: "oh, c'est une interview chez un mec qui fait du commerce de squelettes humains".
Je tombais des nues.
Plusieurs centaines de kilomètres plus tard, après des crêpes assez-dégueulasses à l'ihop du coin ("resto" spécialisé dans les petits-déj), bondé pour cause de jour férié (president's day), on arrive à l'endroit. Une petite ferme au bord de la route, assez vieille et mal entretenue, avec plusieurs trucks à l'entrée. Il y a également un enclos avec deux autruches et des oies, émettant des sons désagréables à mes oreilles. L'endroit est encadré par de belles montagnes aux sommets enneigés.
Jerry, c'est son nom, arrive en titubant. Il est grand, mince, la quarantaine bien avancée et les cheveux blonds cendrés jusqu'aux hanches. Il porte de grandes lunettes et sourie tout le temps, heureux de nous voir.
Je saisis l'équipement et ne baisse pas la garde. Jerry veut nous montrer sa galerie personnelle où il a amassé les plus belles pièces de sa collection. On entre dans un hangar plutôt propre et extrêmement bien organisé. Ca ressemble même à une bijouterie, avec une vitrine d'exposition de dizaines de crânes humains, de dents, d'os divers d'animaux, des objets bizarroïdes, des bijoux de toutes sortes. Aux quatre coins de la pièce, des squelettes polis, certains dans des cercueils, d'autres juste accrochés. La plupart d'entre eux viennent de Chine. L'un porte une couronne de fleurs sur le crâne, un autre a de faux yeux verts et une coupe punk aux cheveux oranges. Un troisième a des rastas. Pour l'interview, on aura Jerry avec un squelette de pirate dans le background et trois crânes à sa gauche. Le squelette porte des bottes en cuir noir (ne me demandez pas comment), un chapeau de pirate et a le bras posé sur une étagère. Jerry a dit que les squelettes sont très recherchés par les gens de Hollywood qui préparent des films d'horreur.
Au fond de la pièce, à droite, une figure inca avec des dizaines de crânes gisant à ses pieds. "It's a tribute to their God", une offrande, explique Jerry.
A l'autre fond de la pièce, à gauche, une autre vitre avec un Cap'taine Crochet qui "surveille les lieux".
J'essaie de filmer tant bien que mal une toile d'araignée parfaite dans le lustre rouge au-dessus de ma tête.
Au plafond, une peau de serpent s'étend sur toute la largeur de la pièce. Jerry m'explique qu'il a laissé des milliers d'insectes nettoyer le serpent. Pour les autres animaux, il lui arrive de faire bouillir les cadavres ou nettoyer par lui-même.
Il y a également des centaines de dents, surtout des canines, des plumes, des pénis en pierre, des pattes d'oiseau. J'ai même repéré un magazine gore derrière la vitrine.
J'ai demandé à Jerry de me montrer la pièce qui lui est la plus chère. C'était un collier formé de pierres trouvées dans le Sahara.
Dans l'autre hangar, on observe le travail de Santiago, l'associé de Jerry, qui gravait des symboles dans un crâne en parlant de son art.
Les deux bonhommes étaient vraiment sympas, friendly, "normaux" quoi. Ils gagnent leur vie en vendant le fruit de leur travail sur ebay, comme quoi la technologie a parfois des utilisations surprenantes. Jerry précise qu'il met ses os à vendre à "fins éducatives", mais il n'a rien contre ceux qui achètent des crânes pour les mettre à l'arrière de leurs Harley Davidson.
Je n'ai pas voulu essayer leur salle de bain, même si j'en avais besoin, mais Joëlle a accepté avec plaisir un sac d'oranges fraîchement cueillies par Jerry et son petit-fils.